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Toi ma petite fille, quand tu seras mariée…

Toi ma petite fille, quand tu seras mariée…

« On ne doit jamais se conduire avec sa femme comme on se conduit avec sa maîtresse. » C’est autour de cet adage très fin XIXe qu’Alphonse Allais, que Lacan a parfois cité pour son ironie, fait tourner une de ses histoires courtes dont il avait le secret : « La vraie maitresse légitime »[1]. Une jeune femme des plus décidée, s’asseyant volontiers sur les préjugés mondains de son époque, fait le récit de la manière dont elle a tenté de subvertir cette morale toute masculine : Toi ma petite fille, se dit-elle à elle-même, quand tu seras mariée, tu prieras ton mari de te traiter en femme légitime d’abord, et puis ensuite en maîtresse ! Malgré sa détestable réputation dans le monde, elle trouve un homme qui va devenir son mari : un bien mauvais sujet, comme elle le nomme. Il n’est pas à son image loin de là, ni à la hauteur des idéaux familiaux, mais partage avec elle d’être renseigné par cette mauvaiseté réelle qui les habite et qui nécessite de prendre des bottes d’égoutier pour entrer en soi ! Ils s’aiment ces deux-là, faisant fi des convenances bourgeoises et familiales. Embrassant son homme lors d’une soirée chez ses beaux-parents – beau-papa est président d’un tribunal –, la répartie fuse devant la réprobation de sa conduite : Quoi ? vous avez donc peur que la police vienne fermer votre boîte ? En vacances en Normandie, ayant loué une villa destinée à accueillir la belle famille, voilà que son Fernand de mari la baptise à grand bruit, Bombay Cottage. La parenté s’essayant au snobisme à l’accent british, est ravie d’un tel lieu : Bombay Cottage, par-ci, Bombay Cottage par-là… Jusqu’à ce que l’équivoque révèle le scandale : bon bécotage ! Déshonorée, la parenté rompt et coupe les vivres.

Las, le couple demande le divorce et l’obtient vivant dorénavant comme amant et maîtresse, personne n’ayant plus rien à leur dire. Se remarier ? Quand ils seront vieux. L’histoire se termine donc sur une incompatibilité du mariage et de sexualité, qui ne se confond cependant pas avec leurs possibles nouages.

Si Freud avait enregistré le dédoublement de la vie amoureuse chez l’homme, qu’une morale bourgeoise aménageait en quelque sorte, la vie amoureuse d’une femme restait dans l’ombre. Lacan donne une indication précise sur la sexualité féminine, où il y a pourtant aussi un dédoublement, mais possiblement sur un même homme ; la fonction de l’amour y étant précisée : « Il ne faut pas croire pour autant que la sorte d’infidélité qui apparaîtrait là constitutive de la fonction masculine, lui soit propre. Car si l’on y regarde de près le même dédoublement se retrouve chez la femme, à ceci près que l’Autre de l’Amour comme tel, c’est-à-dire en tant qu’il est privé de ce qu’il donne, s’aperçoit mal dans le recul où il se substitue à l’être du même homme dont elle chérit les attributs. »[2]

 

 

 

[1] Allais A., Œuvres anthumes, Paris, Robert Laffont, 2000, p. 487.

[2] Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 695.

, p. 695.

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