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Vivre « maritablement »

Vivre « maritablement »

Dans la seconde leçon du Séminaire V, au décours de sa relecture du texte de Freud sur le trait d’esprit, et de sa recherche sur la formation du  famillionnaire, Lacan fait part d’une surprise signifiante assez semblable issue de sa pratique clinique : un patient « au cours du racontage de son histoire ou de ses associations » évoquait le temps où, avec sa compagne il ne faisait que vivre « maritablement »[1].

Étudiant le statut de ce mariage/emboutissement entre les signifiants maritalement et misérablement, Lacan affectera plusieurs valeurs à ce dire au fil de son « chemin de pensée »[2] dans le Séminaire V.

Celà peut-être un lapsus…

En effet Lacan recueille ce qu’il nomme d’abord un « lapsus fleurissant » sur la bouche de son analysant.

« Maritablement » fleurit à l’intersection de maritalement, « ce qui veut dire qu’on n’est pas marié », et de misérablement, terme dans lequel « se conjoignent parfaitement la situation des mariés et celle des non-mariés »[3]. Le message dépasse alors non pas le messager, car Lacan y reconnait « le messager des dieux », mais « le support de la parole ».

Lacan hésite concernant le statut à donner à cette formulation. Il conclut plus tard que ce n’est pas un phénomène psychopathologique chez ce patient, donc pas un lapsus et poursuit son chemin.

Celà peut-être un trait d’esprit…

S’il souligne avec Freud le voisinage du lapsus et du trait d’esprit, Lacan n’évoque l’hypothèse du trait d’esprit que pour d’abord la débouter. Suivant toujours sa lecture du texte de Freud il relève à sa suite l’importance du contexte dans lequel se produisent ces créations signifiantes pour en apprécier la nature. Le contexte prend en compte la connaissance que l’analyste a du patient et de sa langue. Et le contexte, nous dit-il, dans ce cas précis, exclut tout à fait que ce patient ait fait là un trait d’esprit.

Celà peut-être une sottise, une naïveté linguistique…

Arrivé à ce point de son développement il est sensible que Lacan penche désormais pour cette dernière hypothèse. La dimension de surgissement et d’inattendu est absente pour le patient car « maritablement » fait partie de son lexique.

Ni intention de railler ou de faire rire, ni coquetterie langagière, ni retour du refoulé dans cette formule. Ni lapsus, ni mot d’esprit donc « dans la bouche de cet innocent » mais un « fait d’ignorance et de sottise »[4].

La dialectique du mot d’esprit naïf

Dans la leçon VII du Séminaire V, évoquant un autre exemple tiré de sa pratique, Lacan déploie la « dialectique du mot d’esprit naïf »[5]. Un patient (est-ce le même que celui du maritablement ?) lui relate sa déception d’avoir vainement attendu une femme sur le lieu convenu pour un rdv galant, et indique que « c’était là une femme de non-recevoir »[6]. Une fois encore l’expression fait partie du lexique du patient qualifié de naïf.

C’est « l’auditeur entendant », en l’espèce, l’analyste Lacan qui met ce terme « à sa place justement dans l’Autre »[7] et lui confère le statut de trait d’esprit. C’est donc par la grâce de l’auditeur qu’advient la surprise et le plaisir qui souligne la pointe, « le mot précieux dont la communication va constituer un mot d’esprit »[8]. Le passage par l’Autre qui l’entend puis la raconte, élève la « bourde » à la dignité de mot d’esprit homologué par le tiers, ici les auditeurs et lecteurs qui constituent « l’Autre de la paroisse »[9] psychanalyse.

Nous concluons donc que « maritablement » est un mot d’esprit naïf. Il est sensible qu’il enchante Lacan qui le qualifie de « particulièrement sensationnel et brillant »[10].

En deçà, au-delà du mariage : à la pointe du conjugo ?

 

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 35.

[2] La formule est de Jacques Alain Miller (« Les formations de l’inconscient : Le Séminaire V de Lacan », Conférence donnée dans le cadre de l’Institut d’Études Doctorales de l’Université Toulouse II-Le Mirail, juin 1999, inédit).

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 35.

[4] Ibid., p. 36.

[5] Ibid., p. 128.

[6] Ibid., p. 128.

[7] Ibid., p. 35.

[8] Ibid., p. 128.

[9] Ibid., p. 118.

[10] Ibid., p. 35.

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