Now Reading:

Bavarois mariage

Bavarois mariage

La dernière fois que nous avions vu des images télévisées de la Bavière autrichienne, c’était il y a longtemps. Nous visitions l’ambiance ensoleillée neigeuse boisée de conifères épais qui scellait dans son lointain la ferme de Herbert von Karajan. Il élevait des lamas, s’était fait livrer une Porsche 959 rouge au milieu des années 1980, modèle rarissime qu’il conduisait habillé de son invariable col roulé. Il connaissait ses lamas comme personne, leur avait donné un petit nom pour chacun, ils étaient très sages et manifestement ne crachaient jamais. On se rappelait parfois comment les nazis avaient envoyé quelques décennies plus tôt le même donner des concerts à Paris, comme ce jour de décembre 1940, la Messe en si mineur de Bach, au Trocadéro.

Nous en étions restés là lorsqu’en août 2018, Vladimir Poutine dansait avec la ministre autrichienne des Affaires étrangères, Mme Kneissl, figure de proue de l’extrême droite autrichienne, au mariage de laquelle il se rendit une fois la route fermée de l’aéroport de Graz vers le lieu des agapes, à Gamlitz, bourgade d’une tonalité alpine finement dosée, avec ses valons et ses contreforts bleutés par le soleil qui régnait ce jour-là. Stupeur : Poutine parlait allemand – langue qu’il connaît parfaitement – et dansait la valse avec la mariée déguisée, pensions-nous, pour l’occasion en costume traditionnel. Les caméras étaient naturellement interdites de la sorte que tous les médias du monde passèrent les impeccables images de Russia Today, la flèche servante du Kremlin à travers le globe. Le costume parfait de Poutine. La robe montée toute de crème dessert de la mariée.

Le mariage de la ministre était pour le moins tardif dans l’âge, lorsque son chevalier russe vint en célibataire – le secret autour des conquêtes amoureuses de Poutine est mieux gardé que l’arsenal nucléaire sibérien. Le mari disparut des écrans, l’affiche était trop belle, son index imparable : pour les extrêmes droites européennes, la copule passe par Moscou. Les Cours d’Europe sont mortes, mais les mariages persistent comme des vecteurs solides. Paradoxe ? Lacan rappelle à propos du mariage : « cette institution existe actuellement sous une forme ramassée, dont certains traits sont si solides et si tenaces que les révolutions sociales ne sont pas près d’en faire disparaître la prévalence et la signification »[1]. Ce dont il s’agit ici est la gestion des masses, plus importante que n’importe quel choix amoureux de la ministre – son mari semble sympathique, c’est-à-dire un bibelot. L’extrême droite autrichienne est mariée avec la Russie, dans un Anschluss d’aujourd’hui qui est passé sous silence.

En juin 1939, Karajan dirigeait Les maîtres chanteurs de Nuremberg devant Hitler. Un chanteur se trompe, commet une erreur, Karajan interrompt le concert, arrête l’orchestre et plie bagages. Qui saura arrêter l’orchestre désormais sans finir collabo ?

 

 

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 304.

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"