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Du vol au convol

Du vol au convol

C’est dans l’atelier où elle travaille qu’Uwe, jeune ouvrière de trente ans, rencontre d’abord la question de la féminité en la personne de sa responsable d’atelier, à l’élégance discrète, assortie d’un certain esprit d’émancipation. Nous sommes dans les années 1960. Rouge à lèvres, maquillage, cigarettes, ces symboles troublent Uwe qui s’empresse d’aller admirer dans les kiosques les mannequins qui s’affichent sur les couvertures des magazines féminins.  Son compagnon, falot, insipide, ne parle que de lui offrir une vie maussade d’épouse rangée, et ne lui est d’aucun secours pour répondre à cette question : qu’est-ce qu’une femme ? Vivant dans une famille pauvre, elle partage avec la Dora de Freud d’avoir un père accaparé par son handicap, ce qui rend celui-ci exaspéré, atrabilaire. Plus que cela cependant, ce film est un film sur l’hommelle : « le sujet femme n’est pas facile à articuler, et […] à un certain niveau, je vous propose l’hommelle, ça ne veut pas dire que toute femme se limite là, justement il y a de la femme quelque part, mais elle n’est pas facile à trouver »[1].

La richesse et l’intérêt pour nous de ce film d’action, intitulé Banklady[2], inspiré de la vie réelle de la cambrioleuse Gisela Werler, proviennent du fait qu’il se présente comme le développement de la solution trouvée à cette question sur la féminité. Dès les premiers plans du film la jeune femme en livre sa version : « Je voudrais être un homme, un homme comme toi, voilà ce que je voudrais ! » L’élément central et qui en fait le sel pour nous, est certes la vie rocambolesque de la jeune femme – dix-neuf banques attaquées entre 1965 et 1967 –, mais pas sans l’amour indéfectible qu’elle va porter à son complice, Hermann Wittdorf – Peter dans le film – avec qui elle se mariera au seuil de leur détention en prison qui durera dix ans, et avec lequel elle restera mariée, une fois libérés, jusqu’à leur décès dans les années 2000. Leur rencontre commence, dans le film, avec l’oubli d’une valise pleine de billets de banque, lors du départ précipité du frileux compagnon d’Uwe, alors qu’ils sont dérangés dans leur intimité par la mère qui, inopinément, entre dans la chambre de la jeune femme. Ce dernier revient, accompagné de son complice, pour récupérer l’objet qu’Uwe lui restitue, sans plus poser de questions. D’emblée, s’ouvre pour la jeune femme une fenêtre sur un ailleurs, d’abord avec ces billets qui tout de même l’intriguent, puis avec cet homme qui sait si bien jeter une atmosphère de fête dans la pièce exiguë, est sensible aux chansons modernes, et l’invite à quelques pas de danse en la serrant de près, après avoir augmenté le son grésillant du transistor. Désormais il fait partie de sa question. Instantanément, elle en tombe amoureuse. Très vite elle comprend aussi que Peter braque des banques pour renflouer son entreprise de taxi en faillite. Elle se propose de remplacer son complice, son ex-compagnon, plutôt froussard. Cette identification au braqueur, objet d’amour, lui permet aussi d’accéder au masque féminin. Lunettes de soleil, élégant foulard, habillement soigné, après quelques braquages la presse lui trouvera un surnom : « Banklady ». Et n’aura d’yeux que pour cette femme aux belles jambes, dès lors ainsi épinglée par ceux qui se sont fait cambrioler et dont ce trait est resté dans leur mémoire.

Lors du premier braquage, Peter lui avait en effet prédit, au moment d’accepter de l’initier, par une phrase dont le sens la dépassait : « Si tu te décides à entrer, tu ressortiras complètement différente ». Ce profil inédit de gangster en jupons devient une énigme pour la police, et l’enquête est confiée au jeune et ambitieux commissaire Fischer. Pour ce qui nous concerne ici, de fait, la mascarade d’Uwe maquillée en Banklady ainsi que son amour pour cet homme lui permettront d’accéder à une réponse viable pour elle. Et Peter, laissant tomber femmes et enfants, finira par lui déclarer son amour au moment de leur arrestation.

La popularité de la Banklady sera telle que de multiples documentaires et un film d’animation lui ont été consacrés, alors que le dossier de son procès et les objets liés aux hold-up sont conservés dans un musée du Schleswig-Holstein.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », leçon du 24 mai 1967, inédit.

[2] Banklady, film Réalisé par Christian Alvart, 2013.

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