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La cure ou le mariage

La cure ou le mariage

En 1920, Freud publie le cas d’une jeune fille qui restera dans la littérature analytique celui de la « jeune homosexuelle »[1].

Elle a dix-huit ans lorsqu’elle rencontre Freud pour la première fois. C’est le père, et non la jeune fille, qui est à l’origine de la démarche. Mais elle y consent par égard pour ses parents et pour ne pas leur causer de chagrin, dira-t-elle à Freud. Sa cure sera de courte durée et, détail qui nous intéresse, scandée à l’entrée et à la sortie par la question du mariage.

Pour cet homme respectable de la grande bourgeoisie viennoise, l’homosexualité de sa fille est à tel point insupportable qu’il est « résolu à la combattre par tous les moyens ». Aussi, malgré le mépris dans lequel il tient la psychanalyse, il s’adresse à Freud pour ramener sa fille sur le bon chemin, celui de la « normalité » hétérosexuelle. Toutefois, il n’exclut pas, si le traitement analytique devait échouer, de recourir à ce qu’il considère comme l’opérateur le plus efficace de normalisation sexuelle : le mariage. Il a, en effet, l’idée qu’un époux serait « l’antidote le plus énergique » pour « éveiller les instincts naturels de la jeune fille et éteindre ses penchants contre nature »[2].

Freud est conscient que les conditions de réussite d’un traitement analytique sont loin d’être réunies, il a donc peu de chances d’aboutir au vœu du père.

Il s’avoue « mal à l’aise », car la situation comporte d’emblée plusieurs freins et contre-indications à l’analyse : la jeune fille n’est pas en demande, elle n’exprime pas plus de plainte, elle n’éprouve pas de conflit intérieur qu’elle souhaiterait résoudre, son penchant pour les personnes de même sexe ne fait aucunement symptôme pour elle, et elle ne désire nullement changer d’orientation sexuelle.

Par expérience, il sait aussi que la cure donne peu de résultats sur l’homosexualité, même lorsque le sujet lui-même souhaite abandonner la voie condamnée par la société. Non sans une pointe d’humour, il observe « qu’en général transformer un homosexuel pleinement développé en un hétérosexuel est une entreprise qui n’a guère plus de chances d’aboutir que l’opération inverse, sinon que pour de bonnes raisons pratiques cette dernière n’est jamais tentée »[3].

Freud accède malgré tout à la demande du père, mais se garde bien de lui donner de faux espoirs sur l’issue du traitement.

Pendant quatre petits mois, la jeune homosexuelle se soumet au rythme quotidien des séances. Elle se révèle une patiente intelligente et coopérative mais semble peu impliquée dans le travail engagé. Elle se prête sans résistance apparente au dispositif de parole mais dans une relative indifférence, la jeune femme portant peu d’intérêt aux explications de l’analyste.

Suivant le fil de l’Œdipe, Freud fait du rapport au père la cause de l’homosexualité de la jeune femme. Plusieurs indices le conduisent cependant à penser que la docilité manifeste de la patiente n’est qu’un semblant qui dissimule une attitude de défi et de vengeance contre son père, une hostilité qui nourrit son penchant affiché pour les femmes.

Au cours de la cure, une série de rêves mettant en scène le désir de la patiente d’être aimée d’un homme et d’avoir des enfants, paraissent annoncer une issue favorable au traitement. Sur le divan, la jeune fille confie, en effet, penser au mariage… mais son mobile est tout autre, car son unique but serait de « se soustraire à la tyrannie de son père et vivre sans gêne selon ses penchants réels »[4].

Freud considère qu’il s’agit de rêves « mensongers » ou « hypocrites » et que le dessein de la jeune fille n’est autre que de le tromper comme elle trompait son père. Il y voit la confirmation d’un transfert négatif : « la patiente rend vains tous les efforts du praticien et se maintient solidement dans son état morbide »[5].

Aussi, décide-t-il de mettre un terme prématuré à la cure. Il conseille, toutefois, de poursuivre l’analyse avec une femme médecin.

Freud ne saura jamais si son conseil fut suivi ou pas…

La biographie de la jeune homosexuelle[6], publiée bien après la mort de son analyste, nous apprend que jusqu’à la fin de sa vie elle resta fidèle à son penchant pour les femmes. Elle eut des liaisons et trois grands amours, Léonie, Vjera et Monique. Elle connut également le mariage, sans passion ni désir, une union qui ne dura que quelques années.

[1] Freud, S. « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 245-270.

[2] Ibid., p. 247.

[3] Ibid., p. 249.

[4] Ibid., p. 263.

[5] Ibid.

[6] Rieder I., Voigt D., Sidonie Csillag : homosexuelle chez Freud, lesbienne dans le siècle, Paris, Editions EPEL, 2003.

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