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Comment peut-on être marié ?

Comment peut-on être marié ?

Tu as été rejetée en raison de ton identité […]. Pas en raison de l’être humain que tu étais.
Pas de qui tu étais toi.
Un amour impossible, Christine Angot

 

Le régime totalitaire fait de l’identité qu’il promeut […] ce que chacun doit endosser pour ne plus avoir accès à lui-même, pour ne plus être concerné par le vide au cœur de son être.
« Je ». Une traversée des identités, Clotilde Leguil

 

Promise à un cousin avec lequel son père veut la marier de force, Adineh quant à elle, se sent être un garçon. Dans ce film iranien[1], sont évoquées les opérations chirurgicales de changement de sexe, relatives au contexte spécifique de la politique du pays. Depuis les années 80, fait inédit dans le monde, les « réattributions sexuelles » sont prises en charge par l’État, octroyant un nouvel acte de naissance et une nouvelle carte d’identité. « En Iran, nous n’avons pas d’homosexuels comme dans vos pays » déclarait Mahmoud Ahmadinejad en 2007. Suite à la révolution iranienne et à l’avènement de la République islamique, l’homosexualité y est passible de la peine de mort. Ces interventions sont alors un moyen radical, dans le réel du corps, de mettre en acte l’interdit d’être dans un « entre-deux » ; même pour ceux qui auraient un genre différent de celui de leur sexe et qui l’accepteraient. Ici, l’« acte de parole » ne permet pas de recevoir son identité en retour[2], car le destinataire est sourd et intraitable. Loin d’une solution apaisante que peut constituer pour certains un changement de sexe grâce au « progrès » de la science, le sort de ces mutilés est généralement la prostitution dans le cadre de « mariages temporaires », contrats monnayés par les religieux[3].

Il n’y a pas si longtemps en occident, l’honneur d’une femme dépendait de son statut de femme mariée. La croyance en la primauté des identités (juridiques, sociales, religieuses), en la fixité de celles-ci, à partir du binaire signifiant homme / femme, par l’intermédiaire du mariage notamment, donne en effet une consistance à l’être de la femme. Avec les signifiants-maîtres déposés dans le discours depuis des siècles[4], « épouse de », « mariée à », on tente d’attraper l’être de jouissance.

Or, la jouissance en elle-même fait trou car elle comporte une part excessive qui doit être soustraite ; l’être parlant déprogramme le rapport sexuel[5]. C’est pourquoi le non-rapport sexuel (au sens logique[6] nous dit Lacan) troue la science, fait trou dans le savoir[7]. Traditionnellement la religion vient habiller cette entropie[8]. Les religions s’évertuent à ce que le rapport sexuel existe.

Pour autant l’horreur de ce trou dans la représentation subsiste et suscite l’angoisse, jusqu’à la haine. Devant cette horreur, le mouvement serait un appel à son autre face : la « pureté », spécialement d’une future mariée. Par conséquent, afin d’ordonner la relation[9], sous une forme unique de la différence sexuelle[10], on hiérarchise les hommes par rapport aux femmes.

Que tout discours s’installe à la place du « il n’y a pas de rapport sexuel » c’est ce que la psychanalyse révèle et met en valeur[11]. Si pour Freud l’alliance de la science et de la psychanalyse reposait sur ce non-rapport, dans le discours du maître la vérité du il n’y a pas de rapport sexuel est refoulée[12]. À notre époque de chute du semblant sérieux de la fonction de père, « les signifiants-maîtres n’arrivent plus à faire exister le rapport sexuel »[13] qu’il n’y a pas. Ceci traverse les frontières et les inconscients. Bien qu’ils résistent à la concurrence de nouveaux signifiants-maîtres[14], dans ce pays qu’on appelait jadis la Perse, les Mollahs n’en sont pas épargnés. La fonction de semblant du contrat de mariage qui voilait l’impossible unité se dévoile inexorablement comme le démontre l’augmentation significative des divorces en Iran.

Alors que la science a grandement participé à « l’évaporation »[15] du père, c’est celle-ci que viennent chercher les fous de Dieu afin de « prescrire » un discours de « ce que doit être » ce rapport[16] complémentaire. Comme l’avait compris Lacan, les changements de la science dans le réel « ne pourraient, en fin de compte, que finir par prêter force à l’entreprise religieuse »[17]. Corrélativement à la science prise dans les lois du marché, le scientisme et l’intégrisme religieux, par un autre type de mariage arrangé, et sordide, prétendent autrement mais avec une même convoitise pour la science, garantir de ce fait le rapport sexuel.

Le père d’Adineh nomme la cause qui empêche le mariage selon lui et expliquerait pourquoi ne sont pas alignés pour sa fille son sexe biologique et le genre qu’elle revendique : le décès prématuré de sa femme n’a pas permis à Adineh de bénéficier de la transmission maternelle, ce qui l’a privée d’apprendre ce que c’est qu’être une femme. Il déplore un défaut d’identité chez sa fille. Au prix d’une dénégation majeure il exclut l’écart de structure « entre l’identité et l’être »[18]. En le considérant d’un point de vue naturaliste cette voie traditionnelle refuse d’interroger le genre. L’injonction est donc celle de se plier au déterminisme d’un héritage naturel. Pourtant, bien que la rencontre d’hommes et de femmes précèdent notre façon d’interpréter notre corps[19], l’être n’est ni une nature, ni une construction sociale[20].

Adineh en robe de mariée, éteinte devant son miroir, soumise au « signifiant qui classe et qui ségrégue »[21] cède au sacrifice de son être. Néanmoins, en ce jour précipité du mariage, son frère stoppe la voiture et lui tend son passeport que leur père a oublié cette fois-ci de cacher. Il l’interprète comme une volonté inconsciente du père lui ayant échappée. Dès lors ce fils en fait un acte manqué, c’est-à-dire un Autre symbolique qui parle en soi à travers une manifestation de l’inconscient. Tandis que, l’espace d’un instant, s’aperçoit la chute du voile de la croyance en une totalité. Comme ce qui met en jeu son désir, le genre, effectivement, échappe au parlêtre[22]. En tant que sujet qui parle et qui désire, se définir par une identité ne tient pas. L’identité fiche le camp[23].

Eddie (Adineh) peut enfin fuir – en taxi iranien – comme une métaphore de l’être qui fuit sous le signifiant. Il est des fuites nécessaires, voire vitales. Et des fuites de l’Autre qui sont en vérité des fuites du Je[24]. Il arrive qu’elles se chevauchent.

Devenir une question pour soi-même, « retrouver son être perdu dans le discours de l’Autre et l’histoire d’une destinée jusque-là méconnue »[25], interpréter son être sexué, c’est une autre histoire, un road movie unique en son genre.

 

 

 

 

Le titre fait référence à la fameuse question ontologique « Comment peut-on être persan ? » de Montesquieu dans Les lettres persanes, Paris, Gallimard, 1973, p. 105.

[1] Une femme iranienne (en anglais : Facing mirrors), film de Negar Azarbayjani, sorti en Iran en 2012 et en France en 2015. https://www.youtube.com/watch?v=uI14DRLvAjw

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Clinique lacanienne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 27 janvier 1982, inédit : « pour pouvoir être soi, il faut d’abord investir le destinataire de sa parole d’une nouvelle réalité, et en le transformant, en recevoir en retour son identité […]. C’est un acte de parole. »

[3] Transexuel en Iran, film de Tanaz Eshaghian, sorti en France en 2008. (Accessible sur Youtube).

[4] Brousse M.-H., Séminaire à l’ECF : Identity Politics avec Lacan. Lien social et identification à la lumière du Ya de l’Un, 8e séance, disponible sur le site internet : http://www.radiolacan.com/fr/

[5] Miller J.-A., « Religion, psychanalyse », La Cause freudienne, n° 55, Paris, Navarin/Seuil, octobre 2003, p. 26-27.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre (1968-1969), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 222.

[7] Miller J.-A., Conférence de Comandatuba, IVe Congrès de l’AMP, Bahia, Brésil, 2004.

[8] Ibid.

[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 21 mai 1997, inédit.

[10] Laurent É., « Qui s’occupera des enfants ? », Du mariage et des psychanalystes, Paris, La Règle du jeu, Navarin / Le Champ freudien, 2013, p. 59.

[11] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Clinique lacanienne », op.cit., leçon du 24 mars 1982.

[12] Miller J.-A., Conférence de Comandatuba, op.cit.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Lacan J., « Note sur le père » (1968), La Cause du désir, n°89, mars 2015, p. 8.

[16] Lacan J., Quatrième de couverture par Jacques-Alain Miller, Le Séminaire, livre XIX, …ou pire (1971-1972), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011.

[17] Harding T., « Théologie négative et psychanalyse », La Cause du désir, n°90, Paris, Navarin, juin 2015, p. 37.

[18] Leguil C., « Je ». Une traversée des identités, Paris, PUF, 2018, p. 154.

[19] Leguil C., L’être et le genre. Homme/Femme après Lacan, Paris, PUF, 2015, p. 185-186.

[20] Ibid., p. 15.

[21] Brousse M.-H., Séminaire à l’ECF : Identity Politics avec Lacan, op.cit.

[22] Leguil C., L’être et le genre. Homme/Femme après Lacan, op. cit., p. 14.

[23] Brousse M.-H., Séminaire à l’ECF : Identity Politics avec Lacan, op.cit.

[24] Leguil C., « Je ». Une traversée des identités, op. cit., p. 161.

[25] Ibid., p. 188-189.

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