Now Reading:

D’hommestication

D’hommestication

Les méfaits du tabac est une pièce en un acte d’Anton Tchekhov[1]. Il s’agit d’un monologue tragi-comique, datant de 1902.
Niouchkine est préposé à l’économat au sein d’un pensionnat de jeunes filles dirigé par son épouse. Et il remplit bien des tâches : il fait les provisions, surveille le personnel, inscrit les dépenses, coud les cahiers, écarte les punaises, promène le petit chien de Madame. Et puis, outre ces travaux domestiques, il enseigne : les mathématiques, la physique, la chimie, la géographie, l’histoire, le solfège, la littérature, la danse, le chant, le dessin. De plus, à la demande de sa femme, il donne des conférences sur des sujets strictement scientifiques dans un but philanthropique – entendez au bénéfice de l’institution dirigée par Madame.
Les méfaits du tabac : tel est son propos du jour. Il importe de savoir que : le tabac est une plante… Nous n’en saurons guère plus, hormis que : Si on enferme une mouche dans une tabatière, celle-ci expire.
Le conférencier ne cesse en effet d’être comme compulsivement amené à entretenir son auditoire de celle dont il est le factotum. Celle-ci le martyrise impitoyablement. Elle l’insulte, le traite d’épouvantail, le prive de nourriture, se remplit les poches alors qu’il ne gagne pas un kopeck. La mouche dans la tabatière, c’est lui, ce pauvre idiot rêvant de tout planter là, et de s’enfuir au bout du monde, ou alors juste dans un champ où s’arrêter et rester immobile comme… un épouvantail à moineaux. Identifié à la croix qu’il porte depuis trente-trois ans.

 

Il prend l’auditoire à témoin de son injuste sort. Ah ! Les méfaits du mariage ! L’envie de hurler le prend. Il s’insurge, piétine rageusement la veste de son habit de conférencier, celle-là même qu’il portait le jour de son mariage. Mais voilà que, dans les coulisses, il devine l’arrivée de sa femme. Il ramasse promptement la veste honnie, prie l’auditoire d’assurer sa femme de l’intérêt de cette conférence sur les méfaits du tabac, et conclut : Dixi et animam levavi [2].
Son âme est soulagée sans aucun doute, mais de quoi ? – sinon d’avoir pu confesser cette solide addiction à cette femme infernale. Socrate avec Xanthippe était moins plaintif certes, mais n’en tenait pas moins à celle que Xénophon dépeint comme « la plus acariâtre de toutes les femmes » !

 

 

 

 

[1] Tchékhov A., Œuvres, tome 1, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1968.

[2] « J’ai dit et j’ai soulagé mon âme ».

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"