Now Reading:

Lui et l’Autre

Lui et l’Autre

Le récit est une lettre adressée par un jeune célibataire plein d’entrain, prenant la vie avec légèreté et fantaisie – en particulier la vie amoureuse – à un ami.

Il lui annonce qu’il va se marier avec une gentille jeune fille sans que rien ne soit changé concernant ses convictions à l’égard du mariage, qu’il méprise. La cause de ces épousailles précipitées le plonge dans la honte mais il ne peut y échapper : « Je me marie pour ne pas être seul.[1] » écrit-il…

Il tente d’expliquer l’inexplicable, de dire l’innommable qui le saisit, qui n’est pas, précise-t-il, la peur d’un danger.

« J’ai peur de moi ! J’ai peur de la peur ; peur des spasmes de mon esprit qui s’affole, peur de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible.[2] » « J’ai peur surtout du trouble horrible de ma pensée, de ma raison qui m’échappe, brouillée, dispersée par une mystérieuse et invisible angoisse. »

Suit une description d’une infinie précision, de la montée de l’angoisse, de l’impossibilité radicale de lui échapper.

Cette angoisse est née un soir où, rentrant chez lui après avoir erré tristement dans Paris à la recherche d’un ami avec qui causer, il trouve sa porte ouverte.

« J’entrais. Mon feu brûlait encore et éclairait même un peu l’appartement. Je pris une bougie pour aller l’allumer au foyer, lorsqu’en jetant mes yeux devant moi, j’aperçus quelqu’un d’assis dans mon fauteuil, et qui se chauffait les pieds en me tournant le dos. » Il s’approche pensant qu’un ami l’avait précédé chez lui. « Mon ami dont je ne voyais que les cheveux, s’était endormi devant mon feu en m’attendant, et je m’avançais pour le réveiller. Je le voyais parfaitement, un de ses bras pendant à droite ; ses pieds étaient croisés l’un sur l’autre ; sa tête, penchée un peu sur le côté gauche du fauteuil, indiquait bien le sommeil. Je me demandais : « Qui est-ce ?«  On y voyait peu d’ailleurs dans la pièce. J’avançais la main pour lui toucher l’épaule !…

Je rencontrais le bois du siège ! Il n’y avait plus personne. Le fauteuil était vide [3] ! »

Et le monde familier, quotidien, se désorganise jour après jour, à partir de cette vision étrange qui ne se reproduira pas. Cette « hallucination », ainsi qu’il se voit contraint de la désigner, ouvre une brèche que plus rien ne peut suturer. Seule la présence d’un autre, « avec qui parler  » pourrait peut-être l’éloigner car l’homme aperçu de dos devient la présence envahissante d’un Autre dont la menace est toujours reportée, toujours présente.

Il conclut ainsi : « Si nous étions deux chez moi, je sens, oui, je sens assurément qu’il n’y serait plus ! Car il est là parce que je suis seul, uniquement parce que je suis seul [4] »

Une solitude insupportable surgit face à cet Autre lui-même, à cet intime devenu étrange, … à cet hôte inconnu « qui était passé dans l’hostile.[5]»

Reste l’issue honteuse de se marier pour échapper à l’inquiétante étrangeté

 

 

 

[1]     Guy de Maupassant, Les soeurs Rondoli et autres nouvelles, Gallimard, Folio Classique, p. 101.

[2]     Ibid.

[3]     Ibid p. 105.

[4]     Ibid p. 109.

[5]     Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, Texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, Paris, 2004, p. 91.

Imprimer cet article
Partager cet article
Veuillez saisir vos mots-clés et tapez sur "Entrée"