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Une vocation pour le meilleur et pour le pire

Une vocation pour le meilleur et pour le pire

Qu’en est-il de l’engagement qui noue un sujet à l’institution dans laquelle il travaille ? S’agirait-il d’un mariage qui ne dit pas son nom ?

Si mariage il y a, quel serait ici l’« au-delà » du contrat et de ses limites, le « pour le meilleur et pour le pire » qui, associé au mariage, indique précisément ce qui ne se laisse pas résorber parla reconnaissance symbolique de l’Autre institutionnel ? La vocation ne pourrait-elle pas être un des noms de cet « au-delà » ?

Le risque serait alors qu’« institution » et « vocation » se répondent, le premier « appelant » l’autre : car qui dit Institution, dit Idéal[1]. Et l’Idéal n’est pas sans faire appel, pour tous ceux qui s’y identifient et se sentent animés du penchant à se faire les serviteurs des signifiants-maîtres en question. Or à choisir sa voie par vocation, c’est la voix du surmoi et son impératif de jouissance que l’on a toutes les chances de retrouver aux commandes.

Quittant 20 années de « service » à l’Éducation nationale selon l’expression en usage dans le milieu, ceci me semble particulièrement vrai de l’institution scolaire. Des instituteurs, hussards noirs de la République à « la crise des vocations pour l’enseignement » relayée par la presse ces dernières années, l’idée persiste que pour enseigner il faudrait « avoir la vocation », se dévouer de façon désintéressée à l’Idéal d’une éducation pour tous, à celui de la transmission des savoirs, au nom d’une culture humaniste, émancipatrice, soit d’une certaine Idée du Bien pour l’homme par le savoir. De là, « avoir ou ne pas avoir la vocation » résonne, de la communauté éducative ou du dehors de l’école, comme si ce penchant pouvait à lui seul rendre raison de ce qui rate ou fait étincelle dans la pratique, et corriger l’impossible. Or vocation n’est pas désir, et rime plutôt avec mission… (impossible !), là où c’est avec le désir de l’enseignant, que celui d’apprendre a quelque chance de s’inventer et de laisser place à la surprise d’une rencontre. Mais ce désir présuppose sûrement du sujet un jeu dans son rapport aux signifiants-maîtres auxquels cette institution est assujettie, et un certain rapport au savoir et à son manque.

À lire l’idéal kantien avec Sade, on sait bien qu’à vouloir le bien, en l’occurrence des élèves, à trop vouloir leur bien donc, avec toute l’équivoque de l’expression, on ne manque pas de susciter leurs « mauvaises volontés ». La leçon que ce jeune collègue passionnément dévoué s’est laissé enseigner lors d’une inspection en est une version : Au nom de l’idéal d’autonomie et contre les cours magistraux, il veut faire participer ses élèves activement. Or l’un d’eux s’y refuse avec ostentation. Le collègue persévère. Opposition catégorique de l’élève. Le collègue, pris dans le rapport imaginaire qu’il a lui-même instauré, commence à bafouiller. C’est alors que l’inspecteur, du fond de la classe, se lève, et, fort de sa fonction, représentant de l’institution, fait la grosse voix. Il invoque avec autorité, comme pour donner l’exemple : « Jeune homme, veuillez obtempérer ! ». En écho fuse sans attendre un : « Obtempère ! Obtempère ! Nique ta mère toi-même ! ».

Ou comment la vocation peut aussi appeler la provocation…

 

 

 

[1] Voir Freud S., « Psychologie des foules et analyse du moi » in Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2001, p. 202.

Et Laurent É., Institution du fantasme et fantasmes de l’institution, texte établi d’une conférence donnée au Séminaire de la psychanalyse avec les enfants au local de l’ECF à Paris le 17 octobre 1991.

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