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Se marier pour « du vrai »

Se marier pour « du vrai »

Entretien avec Sofie Vangor, artiste plasticienne

Nous connaissions le travail de Sofie Vangor et son rapport particulier à la robe de mariée qu’elle semblait collectionner[1]. Nous sommes allés à sa rencontre [2] et l’avons provoquée avec notre thème Gai, gai, marions-nous ! Elle a arboré l’image d’un de ses tatouages « ÊTRE LIBRE ! », puis nous a assuré qu’elle mettra sa réponse en acte le 6 octobre place Saint-Étienne à Liège, dans une performance artistique participative s’intitulant épousemoi où « Sofie Vangor s’unira à Emmanuelle Ross ».

Dans l’après-coup de cette performance, nous avons souhaité interviewer Sofie Vangor pour en savoir plus sur son mariage qu’elle a mis seule en scène sur une place publique de Liège.

 

  

Anne Chaumont : Pouvez-vous nous expliquer ce qui se passe pour vous autour des robes de mariée et du mariage ?

Sofie Vangor : Ma recherche de matières diverses pour mon travail artistique se fait toujours d’une manière très instinctive et simple. J’ai toujours été une mariée, seule ou pas seule, même si je n’ai jamais été mariée alors que j’ai connu plusieurs hommes. Il y a quelques années, je suis tombée sur un lot de robes de mariée et me suis dit que j’avais besoin de toutes. Déjà petite, je me disais que je me marierais plusieurs fois ! Donc j’ai repris toutes ces robes chez moi et j’ai commencé à les collectionner. Un jour, je les ai vendues et données lors d’une brocante de quartier. L’image de toutes les robes blanches devant ma maison relevait déjà d’une installation sauvage, contemporaine. J’ai gardé l’essence de ses robes pour moi, j’en ai fait des photographies et j’ai retravaillé les images à grandeur réelle. Ces robes sont toujours là pour être retravaillées éventuellement dans un autre travail plastique. Quand vous m’avez interpelée, j’étais en train d’y réfléchir et vous avez déclenché l’envie de réaliser ce qui était en train de naître. J’ai réfléchi à mes « ils », à moi, et me suis lancée dans le projet de la performance épousemoi. La performance reste pour moi un exercice très difficile. Celui-ci s’impose à moi.

Patricia Bosquin Caroz : Vous dites avoir été toujours mariée et en même temps vous ajoutez ne pas vous être mariée. Qu’est-ce que vous voulez dire ?

S. V.: Je n’ai jamais été mariée de façon procédurière, officielle, mais symboliquement, oui. J’ai toujours été très sage, sans en avoir toujours eu l’apparence, et aimé les amours longs, en restant fidèle en tout et aussi à moi, finissant toujours les choses de manière naturelle et sans trop de tristesse. Même si celle-ci prend parfois le dessus. La définition de la mariée, c’est aussi cela pour moi, omettre de répondre, même quand on a des choses à dire, faire, même quand on n’a pas toujours envie de faire. J’ai toujours fonctionné comme cela. À différents moments de ma vie, je me suis dit, en extrapolant à partir de ma personnalité et de mon vécu, que j’ai toujours été une mariée !

P. B. C.: Qu’est-ce que c’est pour vous « se marier » ? Car se marier, c’est d’abord plus communément se marier avec un autre ou une autre, de façon légale, contractuelle, en faisant passer ou non cette union de la sphère privée dans un espace public.

S. V.: Être mariée, c’est pour moi comme un pacte, il peut être du moi avec moi ou avec l’autre. Dans ma famille, il n’y a pas eu beaucoup d’hommes. Ma mère a été une première fois mariée, puis a été ensuite foudroyée d’amour pour mon père à qui elle n’a jamais été mariée. L’idée commune du mariage, c’est des papiers, et on peut aimer ou ne pas aimer. Par contre, l’idée du mariage que m’ont léguée mes parents, qui n’ont pas été mariés légalement, a toujours été synonyme de liberté extrême. Aujourd’hui, faire un pacte devant les gens, c’est peut-être pour réunir et montrer son amour, bien que l’amour reste toujours silencieux à l’intérieur de soi. J’ai été comme mariée avec le père de mes enfants et je n’ai pas eu besoin de le montrer aux autres.

A. C.: Et en même temps, dans votre performance épousemoi, vous montrez quelque chose de votre histoire de vie dans un espace public.

S. V.: L’art me permet de révéler des choses que je ne soupçonnais même pas. Il y a le visible et l’invisible, et en tant qu’artiste plasticienne, j’essaie de mettre en avant le côté invisible des choses. C’est un peu l’inverse du mariage moderne que l’on fait en public, où on est dans l’apparence, l’apparat. C’est la fête, mais on ne sait pas ce qui de passe derrière. Dans ma performance sur le mariage, je veux toucher d’autres choses, m’unir avec tous mes « ils », le plus grand « IL » étant mon père qui m’a donné cette notion du mariage fou, où tout est possible. D’où finalement, mariage ou non-mariage, peu importe, pourvu que ce soit authentique ! Qu’est-ce qui est vraiment important dans la vie, qu’est-ce qui est vrai ? Un mariage, qu’est ce que cela veut dire, avec qui, pourquoi ? Se marie-t-on par histoire, par amour, pour notre famille ? Cette performance artistique autour du thème du mariage m’a permis de réunir mes différents « moi » et « ils » le temps d’un instant et plus. En cela ce moment était juste pour moi. Il a rassemblé des moments de vies, des émotions, des sensations… Il m’a permis de m’alléger un peu. Je remercie l’art pour cela.

P. B. C.: Donc le mariage pour vous est complètement dissocié du contrat social, et vous en gardez son essence, plus actuelle d’ailleurs, du côté de l’amour ?

S. V.: je voulais me marier vraiment, me marier seule. Je ne suis contre rien, mais il y a des choses comme le mariage procédurier qui ne m’intéressent pas. Le mariage c’est pour moi aussi épouser ses « moi », autant sa personnalité à travers l’autre, lier des âmes. Dans tout ce que l’on fait du mariage à l’heure actuelle, je ne retrouve pas cette essence-là, je n’y crois plus. Je n’en vois pas l’utilité par amour, j’ai plutôt l’idée du « mariage marécage »… mais celui-ci m’a toujours questionnée et me questionnera encore. La réponse que j’ai trouvée aujourd’hui, par le biais de la performance, c’est d’épouser Emmanuelle Ross, qui était mon premier nom. Je crois bien que je n’ai plus besoin de me marier avec qui que ce soit… Mais il ne faut jamais dire jamais !

P. B. C.: N’est-ce pas toujours une partie de soi avec laquelle l’on se marie chez l’autre ? On n’a pas besoin du mariage officiel pour cela si on donne au mariage un sens métaphorique. En même temps vous avez donné à voir une forme de mariage officiel, la mariée dans sa robe qui s’unit à tous ses « ils », certes sans les papiers, sans le contrat, mais en prenant le public à témoin…

S. V.: J’ai amené une cérémonie autour de ma performance. Le côté cérémonial est omniprésent dans mes différentes performances. Ma mère m’a amené à cette cérémonie, car je sais que ma maman est déjà âgée, et l’art m’a permis de me marier en présence de ma mère. Et tous mes hommes aimés étaient là. Même les absents étaient là. J’y tenais et donc le choix de cette place publique s’est imposé. Je suis revenue dans la rue, là où je suis née et je suis par là revenue à mes racines. Tout a été pensé pour que ce soit le plus juste pour moi à ce moment-là.

P. B. C.: Vous vous êtes donc mariée avec tous les hommes qui font ou ont fait partie de votre vie, que vous avez aimés. Jacques-Alain Miller dit que l’amour s’adresse à celui dont vous pensez qu’il connaît votre vérité vraie, à un homme, une femme, un psychanalyste, etc. Aimer vraiment quelqu’un, c’est croire qu’en l’aimant on accédera à une vérité sur soi[3]. Se marier avec vous-même serait-ce plutôt se marier avec tous ces « Ils » qui ont révélé une part de votre vérité ? On aime celui ou celle qui recèle la réponse, ou une réponse, à notre question : « Qui suis-je ? » Seriez-vous d’accord que l’on formule les choses comme cela ?

S. V.: Oui et réciproquement, mais c’est aussi s’autoriser à se donner un peu d’amour, se marier avec les différentes parts de soi et ses « Ils ». S’unifier, se rassembler, être. « Elle » et « elle », avec deux noms, un premier nom donné par ma mère, puis celui complètement changé par mon père revenu après un an. J’ai eu besoin de recoudre à l’intérieur de moi. Selon moi, le mariage doit être réinventé. Beaucoup d’artistes se sont mariés, songeons à Sophie Calle[4]. Il existe la sologamie, avec fête et fastes, mais il y a d’autres formes de mariage encore possibles.
Par rapport à la mémoire du corps que je travaille à travers différents médiums, ce mariage m’a permis aussi de célébrer la mémoire du corps, celui de mon premier nom, Emmanuelle Ross, après lequel je renais, mais ce prénom fait partie de moi. C’était l’occasion de les faire s’épouser et de devenir Sofie-Emmanuelle Ross Vangor.

A. C.: Votre pratique des tatouages a-t-elle à voir avec cette célébration ? On a assisté à un mariage, avec la robe de mariée, la cérémonie, l’accompagnement par la mère, les « ils » qui sont présents, et puis le tatouage éphémère : qu’est-ce que cela venait faire là à côté de ce mariage ?

S. V.: Il faisait partie intégrante du mariage et de ma démarche artistique actuelle. Ce que j’aime dans le tatouage éphémère, c’est qu’il m’amène vers l’autre et cet autre vers moi. Les tatouages sont là pour questionner et créer une ouverture, un débat, sur des thèmes différents. Ici, il était question du mariage. Les personnes me donnent leur peau, elles osent. On s’épouse déjà, c’est une forme de confiance et un échange. Et puis les personnes ne choisissent pas toujours leur tatoo, et me font majoritairement confiance, ils peuvent découvrir quelque chose de contraire à ce qu’ils pensent et cela devient intéressant. Ce médium qui occupe une place privilégiée dans ma pratique vient d’un moment autobiographique. J’ai dû reconnaître mon parrain à son décès, par son tatouage. La police m’a montré son tatouage cinq minutes et celui-ci, devenu éphémère, a pris une importance dans ma vie, en n’existant plus. La trace de ce tatouage, même devenue invisible, reste toujours à l’intérieur, je trouve cela fascinant. Ainsi par exemple celui-ci : « je veux que mon cœur et mon âme soient dépouillés et peut-être que là je dirais oui », ou « propriétaire de mon existence » : cela ne laisse pas complètement indifférent. Ou encore : « on ne fait jamais que se continuer », « je suis fatiguée, je n’ai plus l’énergie que du mariage solitaire », « On ne divorce pas avec soi-même ».

P. B. C.: Que signifie pour vous « On ne divorce pas avec soi-même ? Car si, comme vous dites, on peut rassembler ses morceaux en se mariant, il pourrait arriver aussi que les morceaux se dissocient.

S. V.: On peut divorcer à certains moments avec soi-même. Mais on revient toujours à un moment donné face à soi. Je pense qu’il est impossible de tricher longtemps. Le corps nous rappelle à l’ordre, je pense. Mon travail artistique me permet souvent de revenir à moi. C’est en cela qu’il est magique et extrêmement compliqué.

A. C.: Aussi, pouvez-vous nous expliquer comment vous êtes devenue performeuse ? Car votre formation de base est académique et votre parcours d’artiste a débuté bien avant cette pratique.

S. V.: Avec mes deux parents artistes, j’ai été très jeune baignée dans un milieu culturel avec des échanges internationaux d’artistes, dont certains artistes rencontrés étaient performeurs. Mais cela me faisait très peur. J’ai d’abord beaucoup peint, de façon solitaire, dans mon atelier, et puis je me suis intéressée à la gravure et l’image imprimée. Est alors survenu un événement de vie qui a été traumatique pour moi. En 2012, mes enfants sont nés extrêmement prématurés. J’ai porté mes enfants en peau à peau dès que ce fut possible, parfois pendant dix heures par jour. J’ai épuisé mon corps de façon inimaginable. Mais quand mes enfants sont nés, je n’ai pas pu les toucher directement et ce pendant presque un mois, voir plus pour ma fille. J’en étais malade de tristesse. Je ne pouvais plus être dans la chair, la matière, le sensuel, on m’imposait une distance et une froideur. Je ne pouvais pas prendre de fusain ni de mine de plomb dans les chambres, tout devait être très hermétique et l’on devait fonctionner avec des gants. Et il se passe que je ne peux plus qu’écrire, et moi qui n’avais jamais cru dans mon écriture, j’écris, j’écris, j’écris tout ce qui se passe toutes les minutes, tout ce que les médecins me disent, et cette écriture va devenir omniprésente dans mon travail tant par le texte que par les matrices. Celles-ci ont d’ailleurs cet aspect un peu peau, éveille une sensualité. Finalement, on me prive du toucher et maintenant, je touche tout le monde.
Quand j’ai repris mon travail artistique, je me suis rendu compte qu’il ne me permettait plus d’exulter ce que je voulais. Les médiums en deux dimensions que j’avais jusqu’ici n’étaient plus suffisants. À partir de cette expérience traumatisante qui a impliqué énormément de choses, j’ai réalisé une première performance avec une danseuse en mettant un masque de loup, à l’occasion d’une exposition que j’ai intitulée 90 jours. J’ai réalisé des couveuses en bois et mis mon masque de loup, parce que le loup est arrivé quand ma fille a failli mourir d’une opération du cœur : je suis sortie en courant de l’hôpital et j’ai hurlé devant tout le monde. C’était un hurlement qui dépassait tout, je n’étais plus rien, je ne faisais plus partie de cette vie, j’étais en lévitation. J’étais devenue un loup, mes yeux avaient changé de couleur pour du vrai, tout avait changé. J’étais devenu un animal qui n’avait plus qu’une chose à faire, sauver ses enfants.

P. B. C.: La mise en jeu de l’écriture et du corps dans la performance vous ont fait sortir du trauma du « sans vie » et du « sans corps ».

S. V.: Oui, je pense que cette expérience m’a fait prendre encore une nouvelle direction artistique. Et cette performance autour du mariage comme les autres performances, depuis ce moment de vie, découlent de l’histoire entre moi et mes enfants. Je me dis que plus je serai forte, plus je serai là pour eux ! Mon art me pousse à le rester.

 

 

 

[1] « Du vrai » à la place de « de vrai», emprunté à une expression courante et certainement populaire utilisée par les enfants : « C’est pour du vrai ! »

[2] Anne Chaumont et Christophe Morrone pour le Bureau de ville de Liège de l’ACF- Belgique.

[3] Miller J.-A., « La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l’amour ? »,
 Psychologies Magazine, no 278, octobre 2008.

[4] Cf. Dumoulin L., « Le faux mariage de Sophie Calle », sur le Blog des J48 :

https://www.gaimarionsnous.com/2018/10/26/le-faux-mariage-de-sophie-calle/

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