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À propos de Ida

À propos de Ida

Amusons-nous de ce sophisme, inventé pour l’occasion.

     Tous les mariages ne se ressemblent pas;
Se marier devant Dieu prend parfois la forme de se marier avec Lui !
Tous les mariages avec Dieu ne se ressemblent pas.

Avec la question du mariage avec Dieu, de l’engagement monastique en particulier, Dieu entre en scène. Avec quel Dieu se marie-t-on ? Dieu est l’inconnu, le X de la fonction. Dieu ? C’est à dire ? Chacun le sien sans doute…
« On a fini dans le christianisme par inventer un Dieu tel que c’est lui qui jouit ! »[1] dit Lacan dans le séminaire Encore. C’est lui qui jouit et qui fait jouir, obscur sauf aux mystiques, réclamant d’autant plus son tribut.
Parfois ce sacrifice ne sert qu’à continuer de doucement dormir…
Ainsi celui d’Ida, l’héroïne du film de Pawel Pawlikowski.
Nous sommes en Pologne, dans les années 60. Ida, jeune nonne, petite fiancée de Dieu découvre juste avant de faire ses vœux qu’elle est issue d’une famille juive assassinée pendant la guerre, dont il ne reste que la tante Wanda auprès de qui elle doit se rendre, pressée par sa mère supérieure. Ida aurait aimé s’épargner ce dérangement qui l’exile loin du couvent. Mais voilà, s’en remettre à Dieu, c’est d’abord s’en remettre à la mère supérieure et lui obéir.
Wanda la rouge, procureur impitoyable dans les années 50, est devenue alcoolique, à peine capable de maintenir un semblant social. Entre ces deux femmes, c’est le choc des cultures. Tandis que l’une regarde la statue du Christ dans un monde de femmes, un monde à l’écart, amorti mais bien en ordre, l’autre, désenchantée, ivre et triste, passe sans histoire d’un homme à l’autre, dans un climat médiocre et sans éclat. Ida, dont le voile recouvre la jolie chevelure blonde vit dans le murmure des chants monastiques et la règle rythme ses jours. L’autre, qui a perdu son idéal ose les décolletées, les robes seyantes et les mots tranchés. Une partie d’elle est morte avec ce fils qu’elle avait confié à sa sœur, la mère d’Ida, assassiné avec la famille, dont Ida est la seule rescapée.
Malgré un road-movie cocasse, la rencontre sera manquée entre les deux femmes, parties à la recherche de la vérité sur le crime et décidées à donner une sépulture à leurs morts. Au retour, rien n’enraille le destin : Ida retourne au monastère et sa tante se suicide.
Ida dans son périple a pourtant rencontré un amoureux, suffisamment épris pour lui proposer de prolonger son incartade – « Et après ? » – lui demandera-t-elle lors de leur première et unique nuit d’amour. « Et après ? Et après ? » Sa réponse est douce mais ne fait pas rêver : « Après les problèmes… comme tout le monde… »
Ida préférera l’éternité ouatée du monastère. L’horreur du crime personnel et collectif, l’antisémitisme prégnant, Auschwitz dont elle n’avait pas entendu parler, la possibilité de l’amour glissent sur elle comme sur les plumes d’un canard. Les murs solides du monastère, habité par des femmes qui se ressemblent derrière leur bure sont là pour conforter son imperméabilité et tenter de laisser le réel en dehors de la clôture. Si c’est à moindre mal quand on le mesure au passage à l’acte de sa tante, elle reste du côté du narcissisme de la cause perdue.

Pour Ida, la religion sert de couvercle à l’indicible. Nulle mystique là-dedans, nulle convocation du sublime, nulle extase ! Ida garde les lèvres serrées et reste sans parole : douce et jolie mais aussi froide que l’hiver polonais est rude.

 

 

 

[1] Lacan, J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 70.

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