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Necessitas nubes in nuptiae

Necessitas nubes in nuptiae

Noces à l’Olympe
Au dessus des nuages, Jupiter convoque tous les dieux[1]. Il est question de son fils Eros : « Son impétuosité de jeune homme doit être bridée par les liens du mariage »[2]. Puis rassurant Venus, la mère d’Eros, il déclare : « Je ferai en sorte que le mariage ne soit pas disproportionné »[3]. Donnant alors à Psyché une coupe d’Ambroisie, la rendant immortelle, il lui dit : « l’Amour ne s’écartera jamais de cette union qui te l’attache, et votre mariage sera indissoluble »[4]. Sur le mont Olympe, on sert un magnifique repas nuptial. Ainsi s’achève cet épisode de « L’Âne d’or » d’Apulée écrit au second siècle.

Désir de ça voir
Au départ du livre VI de ce roman initiatique, Psyché, contrairement à ses deux sœurs mariées, reste à la maison, sans mari, et pleure de solitude. Sa beauté est si extraordinaire qu’aucun n’ose lui demander sa main. Son père redoutant la colère des dieux cède au sinistre oracle annonçant comme gendre un monstre cruel. « La fiancée essuie ses larmes dans son propre voile » et se rend au sommet du rocher. Par un souffle léger, Psyché est transportée dans un palais divin et chaque nuit son amant la retrouve. Mais il se retire avant que la lumière du jour n’éclaire son visage. Psyché, curieuse, très curieuse et audacieuse tombe dans un piège fraternel diabolique. Une nuit, à la lumière incandescente, elle contemple longuement la beauté du visage divin endormi et prise de désir, elle laisse échapper de la lampe une goutte d’huile sur l’épaule du Dieu. Pourtant Eros l’avait prévenu : « tu ne verras plus si tu me vois ».

« Pour que le couple tienne […], il faut qu’un dieu soit là »[5]
Lacan indique que la forme moderne du mariage avec le consentement mutuel camoufle l’origine sacrée du mariage. « dans la forme primitive du mariage, si ça n’est pas à un dieu, à quelque chose de transcendant que la femme est donnée, et se donne, la relation fondamentale subit toutes les formes de dégradation imaginaire »[6]. Il poursuit alors : « C’est à l’homme universel, à l’homme voilé, dont tout idéal n’est que le substitut idolâtrique, que va l’amour »[7].

Nuage, voilage, mariage
« La thématique de cette très jolie histoire de Psyché n’est pas celle du couple »[8], c’est des rapports entre l’âme et le désir dont il s’agit nous précise Lacan. Psyché, jeune fille mortelle rencontre un être divin, le Dieu de l’Amour, qui exige de rester dans l’ombre, et en l’éclairant de sa lampe, elle soustrait le voile nécessaire au désir. Le verbe latin « nubo » qui signifie se voiler, mais aussi bien se marier (prendre le voile), a donné naissance au nom féminin, de « nuptiae » traduit par le terme de « noces »[9]. L’année 1974, Lacan décline ses termes : « nuptiae ne s’articule en fin de compte que de nubes c’est ce qui voile la lumière, qui est tout ce en quoi les nuptiae, les rites du mariage, soutiennent leur métaphore »[10]. On notera que de « nubo » dérive « nubes » signifiant nuage, voile. Il semblerait alors que se conjugue le voilage, nuage léger et le mariage. L’ombre, telle celle qu’un nuage projette, atténue la passion solaire éblouissante.

 

 

 

[1] De la nécessité du nuage en mariage.

[2] Apulée, L’Ane d’or ou les métamorphoses, livre VI, Paris, Gallimard, 1958, p. 194.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 195.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 306.

[6] Ibid., p. 305.

[7] Ibid., p. 306.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2001, p. 271.

[9] Dictionnaire Gaffiot, latin français, 1934, p. 1043, disponible à l’adresse suivante : https://www.lexilogos.com/latin/gaffiot.php?q=nub

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 8 janvier 1974, inédit.

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