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Tyrannie douce

Tyrannie douce

Lui.
Parler de la tyrannie conjugale ?
C’est d’abord un souvenir, commun à tous deux, qui me revient et je ne sais pas bien pourquoi. Rappelle-toi, c’était il y a longtemps maintenant. Nous nous étions rendus chez eux pour une réunion de préparation aux Journées ou bien un colloque, je ne sais plus exactement.  Ils étaient âgés déjà et reconnus aussi. C’était elle qui parlait et les quelques-uns présents étaient tous attentifs à ses propos. Soudain quelque chose l’interrompit, le téléphone ou bien encore la sonnette. Elle se leva pour répondre, mais avant de disparaître pour quelques instants vers le lieu de cet appel et comme pour ne pas nous faire perdre notre temps, elle se retourna et s’adressant à lui par son prénom, lui lança : « Continue ! Tu sais ce que je veux dire ». Et notre étonnement de se redoubler quand sans ciller, il reprit au point même où elle s’était arrêtée.

Elle.
Où veux-tu en venir ?

Lui.
Certes, c’était d’abord une marque de complicité intellectuelle qui s’exprimait là et qui se soutenait des nombreux articles ainsi que des livres cosignés par les deux. Mais n’y avait-il pas là autre chose, autre chose qui s’était manifesté et dont ton rire témoignera plus tard à l’évocation de cette scène ?

Elle.
D’abord, je me suis surprise à rire intérieurement, car cet échange entre nos aînés était savoureux et l’est encore. Évidemment, je me suis demandé ce qui avait déclenché mon rire, qu’est-ce qui avait provoqué cette réjouissante surprise ? Déjà sa fluidité laisse penser que c’était habituel, habituelle aussi la docilité avec laquelle il poursuit le propos.

Lui.
C’est ça ! quelque chose te réjouissait. L’amour ? Quand la demande est demande de réponse et le don celui de la réponse on est à un niveau purement signifiant qui ne met pas en jeu la matérialité de l’objet. C’est congruent avec la définition de l’amour par Lacan : « donner ce qu’on n’a pas ». Tu vois, la demande d’amour ne s’adresse pas à ce que l’autre pourrait avoir, elle vise l’autre dans son dénuement[1].

Elle.
Bon pour la demande d’amour, mais « aime-moi » ça ne me fait pas rire. Il y a ici quelque chose de plus, quelque chose d’un peu malicieux qui tient au fait que la preuve d’amour c’est le savoir qu’il aurait des pensées qu’elle a. Que je te dise « dit ce que je pense si tu m’aimes » et j’imagine déjà ton rire moqueur. Pas lui, il monte au créneau immédiatement. Pas elle, qui ose cet énoncé.

Lui.
Ce que tu proposes là, ce serait en quelques sortes une version sublimée de ce que Lacan appelle la « bourgeoise », désignation populaire de l’épouse pour souligner l’affinité qu’il y a entre la féminité et la propriété. Jacques-Alain Miller parle à ce propos de la femme qui a vocation de coffre-fort[2]. La nouveauté ne réside pas dans le coffre qui est toujours à sa place mais dans la remise des clés à l’autre. Mais si on les lui a remis encore faut-il qu’il ne les égare pas, d’où les vérifications qu’elle est amenée à faire.

Elle.
Hum ! la tyrannie conjugale serait féminine… Il y a pourtant un côté masculin à celle-ci. Tu devrais t’y intéresser !

 

 

[1] Cf. Miller J.-A., « La théorie du partenaire », Quarto, n° 77, 2002, p. 25.

[2] Ibid. p. 23.

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