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Un chant d’amour extraconjugal

Un chant d’amour extraconjugal

Le vertige, le débordement, le corps douloureux et palpitant sont les signes de vie qui traversent Alban Berg, en prise avec la passion amoureuse. Insupportables et exquis, ils pointent vers un trou dans le langage, un impossible à dire si féroce qu’il prend les allures d’un trop.

Est-ce là un symptôme-musicien ?

La voix comme objet cause du désir est semble-t-il ce qu’il reste lorsque tout a été dit.

Le compositeur Alban Berg aima éperdument Hanna Fuchs rencontrée à Prague en 1925[1]. Pourtant au fil des lettres qu’il lui écrivit jusqu’à sa mort en 1935, on comprend qu’elle ne répondit probablement jamais et qu’ils ne se rencontrèrent que très rarement. Mais peu importe au fond car la question de la réciprocité de cet amour n’était pas celle de Berg.

Il composa alors sa fameuse Suite Lyrique pour quatuor à cordes à la manière d’une lettre d’amour[2]. Chef d’œuvre de l’histoire de la musique, elle donne à entendre le lyrisme éperdu d’une musique qui figure pourtant parmi les plus composées et les plus élaborées qui soient.

Berg était alors marié à Hélène Nahowski depuis plus de quinze ans.

Le silence d’Hanna, sa muse, devint pour Berg une manifestation de l’objet voix : il était parlé par elle, il était chanté par elle. Malgré le silence, durant dix ans, jamais ses mots pour décrire sa passion ne s’essoufflèrent. Il lui écrivait six ans après leur rencontre : « Un sentiment qui ne trouve sa mesure que dans l’éternité ne saurait avoir de fin – et cela n’arrivera pas : tu dois me croire, et même si des mois et des années passaient, sans que nous puissions nous voir, sans que tu aies de mes nouvelles en dehors de misérables lettres, comme celle que je suis en train d’écrire. »[3]

Par l’écriture et la composition musicale Berg entretint un ça parle, un ça chante, de l’ordre d’une accroche à la vie : un ça vit. Berg se considérait comme mort. Seul son amour pour Hanna Fuchs, c’est à dire, au fond, seules les lettres qu’il écrivait et la musique qu’il composait, constituaient le petit fil ardent de sa vie : « Un signe de vie – qui une fois encore ne peut être qu’un signe d’amour. Car de vie je n’en ai plus depuis longtemps ! (…) Que cela ne te rende pas triste ma chère, chère Hanna. Après tout, voilà des années que je suis enterré dans la Trauttmansdorffgasse (…) Mais mon amour demeure même si tout ce qui le compose est enterré vivant – il est fort et doux et douloureux »[4].

La Suite lyrique est un chef d’œuvre de l’histoire de la musique. Berg s’y est employé avec acharnement à enserrer chaque phrase musicale d’une logique mathématique et signifiante dont la clef résidait dans son amour pour Hanna Fuchs.

Berg eut deux inventions qui n’en font qu’une : l’éternité de son amour pour Hanna Fuchs d’une part et la musique d’autre part. Ces deux inventions furent les seules choses dont il ne put douter. Il y construisit « sa vraie vie », c’est à dire, là où il vérifiait sa propre existence.

 

 

 

[1] A paraître début 2019 : Faucher-Desjardins M., Alban Berg, l’amour ou l’invention musicale, Paris, Editions Michèle, Préface de Pascal Dusapin, Postface de François Ansermet.

[2] Pour écouter La Suite Lyrique d’Alban Berg : https://www.youtube.com/watch?v=uYIMRXkyJ10

[3] Berg A., « Alban Berg à Hanna Fuchs en octobre 1931 », Alban Berg et Hanna Fuchs, suite lyrique pour deux amants, Arles, Actes Sud, 2014, p. 112.

[4] Ibid. « Alban Berg à Hanna Fuchs en décembre 1928 », p. 106.

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