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Sortir de l’arrangement

Sortir de l’arrangement

Marions-nous ! L’exclamation marque l’enthousiasme qui accompagne ce projet. Encore plus quand il s’agit de formes nouvelles de couples que produit le monde contemporain, qui peuvent prendre toutes les formes, jusqu’au mariage avec soi-même. Mais peut-on divorcer de soi-même ? Plus facile de divorcer de l’autre. À moins de s’en arranger. Tout mariage peut finir par être arrangé, même si on n’est plus à l’époque du mariage arrangé. Mais l’arrangement peut devenir insupportable. Avec la nécessité d’en sortir : transformer le lien, changer sa vie, plus souvent changer de partenaire au risque de la répétition. Ou couper d’un coup. Sortir acheter des cigarettes et ne plus revenir. Disparaître. Ou disparaître à soi-même, comme la scène du coup de volant dans le film L’arrangement d’Elia Kazan[1], où l’homme précipite sa voiture décapotable sous un camion. Réalisé dans l’instant, l’acte surgit comme une revendication de vérité dans une vie morte, prise dans les semblants du succès familial, social et professionnel : une vie qui n’est qu’un arrangement, que soumission aux attentes, adaptation à des conventions hypocrites et vides. Jusqu’au couple qui apparaît totalement figé : on assiste à leur réveil, à leurs habitudes mises en scène, en symétrie, le petit déjeuner dans le parc d’une villa de rêve, au bord d’une piscine, avec la publicité dont il a fait le slogan, qui passe en boucle à la radio. Une vie de succès, une femme parfaite. Mais ce que désire le personnage, est hors de l’arrangement. Son désir est autre, ailleurs.

Le passage à l’acte du coup de volant met donc un terme à une longue délibération, un malaise du sujet avec lui-même, une contrainte dans laquelle il s’est mis, qu’il subit. Le coup de volant est connecté à tout cela, tout en lui étant hétérogène. Pourquoi juste à ce moment-là ? Il y a un point énigmatique dans ce franchissement. Sur la route, le personnage suit à la radio un décompte du temps, seconde après seconde, jusqu’au lancement d’une fusée. Il regarde sa montre. Et soudain, il lève les mains du volant, alors qu’il est dans un tunnel entre deux camions lancés à grande vitesse. Il met mystérieusement son index dressé devant sa bouche, comme un geste pour imposer le silence. Les conducteurs des camions s’affolent, klaxonnent. Et subitement, par un brusque en coup de volant, la voiture est précipitée sous l’un des camions.

Le personnage de L’arrangement précipite sa voiture sous le camion pour se retrouver lui-même. D’ailleurs il baisse sa tête au dernier moment. Par son passage à l’acte, il veut d’abord se soustraire de lui-même, pour retrouver les possibles dont il n’a pu faire usage. Le geste de porter le doigt à la lèvre supérieure, c’est aussi celui de l’empreinte de l’ange : le geste de l’ange qui fait que l’enfant qui vient de naître va oublier tout ce qu’il savait – le personnage d’Elia Kazan fait paradoxalement ce geste au moment de retrouver ce qu’il s’avait et qu’il avait sacrifié sur l’autel de son arrangement.

[1] L’arrangement, film de Elia Kazan, sorti en 1969 avec Kirk Douglas, Deborah Kerr et Faye Dunaway. Film adapté du roman de Elia Kazan : L’arrangement, Paris, le livre de Poche, 1992.

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