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Un avare doublé d’un tyran

Un avare doublé d’un tyran

Balzac annonce les événements qui vont se dérouler dans Eugénie Grandet comme « une tragédie bourgeoise sans poison, ni poignard, ni sang répandu […] plus cruelle que tous les drames accomplis dans l’illustre famille des Atrides », en même temps pour Balzac, cette histoire d’un avare, doublé d’un tyran, jette « une horrible clarté sur l’époque actuelle ».

Deux femmes, l’épouse et la fille de Monsieur Grandet, recluses dans un univers glaçant, subissent la tyrannie de cet homme qui ne connaît d’autre amour que celui de l’or et du profit. Dans un cabinet secret qu’il possède « venait le vieux tonnelier choyer, caresser, couver, cuver, cercler son or », c’est sa jouissance nocturne secrète. Il transmet à sa fille Eugénie, de façon quasi délirante, les « mystères de vie et de mort pour les écus. Vraiment les écus vivent et grouillent comme des hommes : ça va, ça vient, ça sue, ça produit ».

Dans cette logique, l’univers domestique est régi par l’économie, pas de perte, pas de manque, tout doit être recyclé. Lui-même « semblait économiser tout, même le mouvement ». Nourriture, vêtements, chauffage, tout est parcimonieusement compté, ce qui aura des conséquences tragiques pour l’épouse. Le drame se noue quand le don que fait sa fille à son cousin Charles vient en opposition symbolique à l’avarice de son père.

La tyrannie de Grandet s’exerce dans un intérieur quasi carcéral : afin de tout contrôler, il construit un univers à la Bentham, nom qui figure dans le texte, il est le centre d’une organisation spatio-temporelle, d’où il dirige tout, voit tout, surveille tout. Les métaphores animales rendent compte de la terreur qu’il inspire : il jette sur sa fille un « regard de tigre affamé », l’agneau, emblème des victimes « il le laisse s’engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange et le méprise ». Il met en place un univers « méthodique », mécanique, fait de répétitions automatiques. Les deux femmes doivent obéir à des règles fixes, rigides, inhumaines. Les activités, réglées par les saisons, se déroulent toujours de la même façon, rien ne doit bouger. C’est invariablement le retour à la même place, près de la fenêtre ou du feu, à dates fixes, à heures fixes. C’est « du mécanique plaqué sur du vivant », mais dans sa version tragique. Lorsqu’elles sont prises en flagrant délit d’insoumission, terrorisées, elles se précipitent dans leur lit « avec la célérité de souris effrayées qui rentrent dans leurs trous ».

Pour ce qui est des sentiments, il ne montre que froideur. Le suicide de son frère ne l’émeut pas plus que l’annonce de la mort imminente de sa femme ; sa question « comment faire ? » concerne les modalités de la succession. C’est là que l’univers non dialectique de Grandet se fissure face à l’impensable : il découvre qu’il pourrait perdre la direction d’une partie de ses biens du fait de la succession. Une phrase lui échappe alors, hors de tout contexte « ce serait à se couper la gorge ». En vrai père de la horde protégeant sa jouissance, il interdit l’amour à sa fille. À Charles et Eugénie qui vivent « le primevère de l’amour », dont le masculin un peu précieux souligne la fraîcheur, Grandet rend son verdict « il partira, dare-dare, pour les grandes Indes. Tu ne le verras plus ». Après la mort de son père, elle épousera le neveu du notaire, « grand clou rouillé », et mettra à son doigt, pour broder, le dé en or offert par son cousin, en guise d’alliance. Le mariage avec l’homme aimé est impossible avec un père tyran. « Tout était consommé ».

Balzac élargit le tableau à la société de son époque, celle de la révolution bourgeoise sous le règne de Louis-Philippe, dans laquelle triomphent enrichissement et spéculation. Le drame provincial de l’avarice éclaire sur l’époque. Au-delà il éclaire sur la nôtre, celle de la « montée au zénith social de l’objet dit par moi petit a [1]», comme le dit Lacan dans « Radiophonie ». L’avare, ne croit plus en rien « à quoi vous sert de manger le bon dieu six fois tous les trois mois », pas de vie future, pas d’idéal, ce ne sont plus les idéaux qui sont aux commandes, ni le désir. Tout le monde veut jouir, l’objet est devenu matériel. Balzac, à travers la tyrannie de Grandet, annonce le règne du vouloir jouir qui ne passe pas par le manque. Il en tire les conséquences : matérialisation de la vie « la vie est une affaire » et corruption. Charles en digne héritier du « sang des Grandets » devient négrier et vend « des Chinois, des Nègres, des nids d’hirondelles, des enfants, des artistes ».

Le roman montre un homme, matérialiste délirant, un fou de l’or, qui, pour cette jouissance, devient tyran pour sa propre famille. Il écrase tout, sème le malheur et la mort autour de lui. L’amour dévorant de l’or rend aussi cruel que les Atrides.

[1] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.  414.

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