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Une perle

Une perle

En 1970 les œuvres de Jean Paulhan parurent en cinq volumes aux éditions Tchou. Certains textes déjà publiés n’y figuraient pas, la conséquence s’imposait d’autant mieux : celui que l’on nommait parfois avec condescendance ou ironie le pape des Lettres françaises, supposé ne distiller que de rares « petits textes » précieux et lapidaires pour happy few, arbitre d’un goût paradoxal et imprévisible était, de son vivant, plus qu’un auteur : le témoin, chercheur indépendant de la manière de parler son époque, c’est-à-dire d’armer la littérature d’une réflexion politique où le goût du secret devenait un art de bien dire, et de bien taire ce qui ne se pouvait aborder que de biais.

Les lignes données à lire ci-dessous sont tirées du dernier texte du dernier volume de cette somme incomplète, dont les éditions Allia nous donnent une nouvelle édition cette année. Daté de 1956, il s’intitule « Lettre à un jeune partisan ». Le passage a été choisi pour le bonheur qu’on y trouve de voir se nouer avec une rare simplicité le plus intime d’un homme qui jamais ne les vaudra tous, puisque n’importe qui n’existe pas. Paulhan préfère l’appeler « le premier venu ». Il vient de se marier, il emmène sa femme au théâtre, un incendie se déclare. Comment nommer ses réactions face à l’événement qui, quoi qu’on en ait, révèle ce qu’est, somme toute, une question ordinaire ?

LE MARIAGE, L’INCENDIE

ET AUTRES INCIDENTS*

J’IMAGINE que vous vous êtes marié ce matin. Ce n’est pas un mariage de convenance.

Vous épousez justement la femme que vous désiriez épouser. Elle vous paraît charmante : aussi charmante qu’on peut l’être. Bien. Dans l’après-midi vous l’emmenez au théâtre.

Vous n’avez pas mal choisi la pièce : c’est du Shakespeare (pour ne vexer personne). Il n’y a qu’un malheur : c’est qu’au second acte le théâtre prend feu. La préfecture de Police a oublié de vérifier si les bois étaient ignifugés. Ils ne le sont pas : ils flambent comme de petites allumettes, ils sèment la déroute dans les spectateurs, qui s’enfuient en pagaille et commencent à s’aplatir les uns les autres. Heureusement, il se trouve un monsieur – qui n’a pas l’air particulièrement génial ni malin (ni même, entre nous, très bien habillé), vraiment le premier venu. Eh bien, il se trouve que ce premier venu a de la décision. Il commence par assommer le méchant spectateur qui piétinait déjà sa voisine pour s’en aller plus vite. Il met les autres en rang, on se croirait à l’exercice. Enfin il organise, comme on dit, l’évacuation. Il n’y aura que deux ou trois dames carbonisées, nous nous en tirons à bon compte. En tout cas la vôtre (de dame) n’en est pas.

Il me semble me rappeler, mon cher ami, que vous m’avez traité l’autre jour de vieux libéral. Et que diable voulez-vous que je sois ? Voilà qu’en cinq heures – si je me mets à la place du jeune marié – il m’a fallu successivement être démocrate, partisan de l’aristocratie et royaliste (ou fasciste, si vous aimez mieux – c’est ici tout un). Royaliste, s’il est des dangers où la seule ressource est d’obéir aveuglément à qui n’est pas le plus éloquent, ni le mieux habillé, ni sans doute le plus intelligent. Aristocrate, car enfin vous avez choisi, pour aller voir sa pièce, le meilleur (à votre sens) des auteurs dramatiques. Démocrate, puisque vous désirez, et même exigez au besoin, que votre femme ne soit pas choisie par vos vieux parents – même si vous avez pour eux l’affection qu’ils méritent – ni par votre médecin, fût-il le meilleur du quartier. Non, vous voulez la choisir vous-même. Vous ne lui demandez pas d’avoir reçu un prix de beauté ni d’être capable d’écrire un recueil de poèmes. Non, vous la prenez pour une foule de raisons subjectives et personnelles, que vous seriez bien en peine de justifier, ou seulement d’expliquer. Et même que vous tenez à ne pas expliquer.

Qu’y faire ? Ainsi va la vie. Ainsi sommes-nous contents qu’elle aille. Le jour où l’évacuation du théâtre sera organisée par votes et par discussions, suivant les sages principes de la démocratie, il n’y aura pas quatre dames carbonisées, mais quatre cents. Le jour où votre femme vous sera imposée par le médecin de la famille, et où les seuls auteurs bien vus du gouvernement verront leurs pièces jouées, vous découvrirez à votre surprise l’agrément qu’il peut y avoir à vivre sans théâtre, et sans épouse.

Non, la vie n’est pas simplement – comme le voudraient les Politiques – un mariage. Ni un spectacle. Ni un incendie. Elle est tout cela, tour à tour. Et je ne suis pas fâché qu’il me faille être démocrate le matin, l’après-midi aristocrate et le soir royaliste. Ce qui peut, bien sûr, dans l’ensemble, s’appeler libéral. Mais mon libéralisme n’est pas fait de tiédeur, ni d’indifférence. Il est la simple liberté que je prends d’être, suivant le cas, violemment royaliste, vivement aristocrate, démocrate avec ardeur.

*Jean Paulhan, Lettre à un jeune partisan,

Paris 2000, 2018, éditions Allia.

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